Soft skills et compétences psychosociales : parle-t-on de la même chose ?

Vous entendez « soft skills » dans les entreprises, « compétences psychosociales » dans les écoles et les rapports de santé publique. Deux vocabulaires, souvent employés comme des synonymes, parfois opposés par ceux qui tiennent à l’un ou à l’autre. Derrière ce flottement de langage, il y a un vrai décalage de définitions, de méthodes et d’exigences de preuve. Voici ce que recouvre chaque terme, ce que la recherche établit réellement, et lequel employer selon votre interlocuteur.

Sommaire

Soft skills et compétences psychosociales, un même objet ?

Les deux termes désignent largement les mêmes capacités humaines, mais ils viennent de mondes différents. « Soft skills » est né du vocabulaire de l’entreprise et du recrutement. « Compétences psychosociales » vient de la santé publique et de la recherche en psychologie. Le premier décrit ce qui rend efficace au travail, le second ce qui protège la santé mentale.

Cette double origine explique presque tout. Quand un DRH parle de soft skills, il pense employabilité, performance collective, capacité à travailler avec les autres. Quand un professionnel de l’éducation parle de compétences psychosociales, il pense développement de l’enfant, prévention, bien-être. Les compétences citées se recoupent largement, la régulation des émotions, la communication, la coopération, la résolution de problèmes. Les finalités, elles, ne se recouvrent pas.

Santé publique France définit les compétences psychosociales comme « un ensemble de compétences psychologiques (cognitives, émotionnelles et sociales) qui permettent de maintenir un état de bien-être psychique » [1]. Aucune mention de performance professionnelle. L’origine du concept remonte aux travaux de l’Organisation mondiale de la santé sur les compétences de vie, dans les années 1990, dans une logique de prévention.

Le terme soft skills, lui, n’a pas de définition institutionnelle stable. Chaque cabinet, chaque école, chaque référentiel d’entreprise propose la sienne. C’est cette absence de socle commun qui rend les discussions confuses, et qui permet à peu près n’importe quel contenu de se présenter comme une formation aux soft skills.

Ce que contient vraiment le référentiel français

La France dispose depuis 2022 d’un référentiel opérationnel des compétences psychosociales, publié par Santé publique France. Il recense 20 compétences spécifiques, organisées en trois catégories, cognitives, émotionnelles et sociales, elles-mêmes regroupées sous six compétences générales. C’est le document de référence des professionnels français.

Les six compétences générales sont réparties deux par catégorie. Côté cognitif, renforcer sa conscience de soi et renforcer sa maîtrise de soi et son accomplissement. Côté émotionnel, renforcer sa conscience des émotions et réguler ses émotions et son stress. Côté social, développer des relations constructives et résoudre des difficultés relationnelles [2].

Le référentiel s’est étoffé. Un second tome est paru en février 2026, consacré à la régulation et à l’accomplissement, quand le premier portait sur la compréhension et l’acceptation [3]. Cette progression en deux temps traduit une idée simple et exigeante. On ne régule pas une émotion qu’on n’a pas d’abord appris à reconnaître.

Comparez maintenant avec la liste de soft skills que vous croisez dans une offre d’emploi ou une plaquette de formation. Vous y trouverez rarement une structure, presque jamais une progression, et souvent un inventaire de qualités sans hiérarchie ni définition. La différence de rigueur saute aux yeux, et elle a des conséquences directes sur ce qu’on peut réellement enseigner et évaluer.

Pourquoi le mot « soft » vous dessert

L’adjectif « soft » suggère quelque chose de secondaire, d’accessoire, de moins sérieux que les compétences techniques dites « hard ». Cette opposition est un accident de vocabulaire, importée de l’anglais, et elle coûte cher. Elle place d’emblée ces compétences en position basse dans les arbitrages de budget et de temps.

Le problème est aussi conceptuel. Qualifier de « molle » une capacité à réguler son stress en situation de conflit, ou à formuler un désaccord sans casser la relation, ne correspond à rien de ce qu’on observe sur le terrain. Ces compétences sont parmi les plus difficiles à acquérir, les plus longues à installer, et les plus visibles quand elles manquent.

Le vocabulaire français a ses propres pièges. « Savoir-être » traîne une ambiguïté gênante, il suggère une manière d’être, presque un trait de caractère, donc quelque chose qu’on possède ou non. Or l’intérêt du mot « compétence » est précisément là. Une compétence s’apprend, se travaille, se perd faute de pratique. Un trait de personnalité, non. J’ai déjà défendu ici l’idée de savoir-devenir plutôt que de savoir-être, pour cette raison exactement.

Employer « compétences psychosociales » n’est donc pas une coquetterie de vocabulaire. Le mot engage une position, celle que ces capacités s’enseignent et se mesurent, et qu’elles méritent le même sérieux méthodologique que le reste.

Ce que la recherche établit, chiffres à l’appui

La preuve la plus solide vient d’une méta-analyse de référence publiée en 2011 dans la revue Child Development. Elle agrège 213 programmes scolaires d’apprentissage social et émotionnel, portant sur 270 034 élèves américains, de la maternelle au lycée. Les élèves qui en ont bénéficié gagnent l’équivalent de 11 points de percentile en résultats scolaires par rapport aux groupes témoins [4].

Ce chiffre mérite d’être bien compris. Il ne dit pas qu’un atelier ponctuel améliore les notes. Il dit que des programmes structurés, conduits dans la durée par les équipes enseignantes elles-mêmes, produisent un effet mesurable sur les apprentissages, en plus de l’effet attendu sur les comportements et les attitudes. Le périmètre est américain et scolaire, il ne se transpose pas mécaniquement à une entreprise française.

Les auteurs pointent un facteur décisif, la qualité de mise en œuvre. Les programmes bien appliqués obtiennent des résultats nettement supérieurs aux autres. Autrement dit, l’effet ne tient pas au contenu seul, il tient à la façon dont on le déploie, à la formation de ceux qui l’animent, à la régularité. C’est un point que les acheteurs de formation sous-estiment systématiquement.

Cette exigence de mise en œuvre explique pourquoi la formation des enseignants aux CPS est le maillon critique de toute politique éducative sur le sujet. Sans elle, le référentiel reste un document.

Une répartition très inégale selon les élèves

L’OCDE a mené la plus vaste enquête internationale sur ces compétences, auprès d’élèves de 10 et 15 ans dans 16 pays et régions, des résultats publiés en avril 2024. Le constat central est double. Ces compétences sont associées à de meilleurs résultats scolaires et à une plus grande satisfaction de vie. Et elles sont très inégalement réparties [5].

L’enquête mesure la persévérance, la responsabilité, la maîtrise de soi, la régulation émotionnelle, l’optimisme, l’assertivité, la sociabilité, la curiosité, la créativité, l’empathie et la confiance. Les écarts observés se creusent selon trois lignes, l’âge, le sexe et le milieu socio-économique. Les élèves de 15 ans déclarent des niveaux inférieurs à ceux de 10 ans sur plusieurs dimensions.

Ce dernier point dérange, et il devrait alimenter davantage les débats sur l’école. Si les compétences sociales et émotionnelles déclarées reculent entre 10 et 15 ans, la question n’est plus seulement de savoir comment les développer, mais aussi ce qui les érode pendant ces cinq années. Le périmètre reste international et les villes participantes très diverses, de Helsinki à Delhi, ce qui invite à la prudence sur la transposition au cas français.

Reste l’enseignement le plus utile pour un décideur. Ces compétences se distribuent comme un capital social, elles suivent les inégalités existantes plutôt qu’elles ne les corrigent spontanément. Un dispositif universel, proposé à tous, a donc un effet redistributif que n’a pas un accompagnement réservé à quelques-uns.

Pourquoi la France s’est engagée jusqu’en 2037

La France a adopté en 2022 une stratégie nationale multisectorielle de développement des compétences psychosociales chez les enfants et les jeunes, avec un horizon fixé à 2037 et une première feuille de route couvrant la période 2023-2027 [6]. Une politique publique sur quinze ans, portée conjointement par la santé, l’éducation, la justice et le travail.

La durée est le signal le plus intéressant. Elle reconnaît implicitement que le développement de ces compétences relève d’un processus long, générationnel, et non d’un plan à trois ans. Elle engage aussi plusieurs ministères, ce qui traduit une lecture transversale du sujet, de l’école à la protection judiciaire de la jeunesse.

Cette stratégie a déjà produit des effets concrets dans les programmes scolaires, notamment avec l’entrée des compétences psychosociales dans le programme d’enseignement moral et civique à la rentrée 2024. Les CPS ont cessé d’être un supplément d’âme porté par des enseignants volontaires pour devenir un contenu inscrit.

Pour une organisation, publique ou privée, cet ancrage institutionnel change la donne. Il fournit un cadre, un vocabulaire commun et des références opposables. Il devient possible de justifier un investissement sur ces compétences autrement que par l’intuition ou la mode managériale du moment.

Quel mot employer, devant qui

La règle pratique tient en trois situations. Devant un public d’entreprise, dites soft skills, c’est le mot qui circule et qui est compris. Devant des professionnels de l’éducation ou de la santé, dites compétences psychosociales, c’est le terme institutionnel et il vous crédibilise. Devant des étudiants, entrez par soft skills et faites le lien.

Ce choix n’est pas une question de confort, il détermine si votre interlocuteur vous range parmi les gens sérieux ou non. Un directeur d’accueil de loisirs qui vous entend parler de soft skills à propos d’enfants de huit ans entendra un vocabulaire d’entreprise plaqué sur son métier. Un DRH à qui vous parlez de compétences psychosociales pensera prévention et santé mentale, pas performance des équipes.

Le pont entre les deux mérite d’être fait explicitement, parce qu’il apporte quelque chose à chacun. Aux professionnels de l’éducation, il montre que ces compétences ont une valeur au-delà de l’école, dans la vie professionnelle de leurs élèves. Aux entreprises, il apporte ce qui manque cruellement au discours sur les soft skills, un référentiel construit, une littérature scientifique et des méthodes évaluées.

Le mot importe moins que ce qu’on met derrière. Mais tant qu’un même atelier peut être vendu comme une formation aux soft skills sans référentiel, sans progression et sans évaluation, la précision du vocabulaire reste le premier filtre disponible pour distinguer le sérieux du reste.

Ce qu’il faut retenir

Soft skills et compétences psychosociales décrivent le même territoire depuis deux points de vue, l’efficacité au travail d’un côté, le bien-être psychique de l’autre. Le second dispose d’un référentiel de 20 compétences, d’une littérature scientifique et d’une politique publique engagée jusqu’en 2037. Le premier dispose d’une notoriété que le second n’aura jamais.

Utiliser les deux, en sachant lequel employer devant qui, vous donne accès à la crédibilité de l’un et à la circulation de l’autre. C’est aussi la meilleure protection contre les offres qui vendent du développement personnel sous une étiquette de compétences.

Caroline Prat

Questions fréquentes

Les soft skills et les compétences psychosociales, c’est pareil ?
Presque. Les compétences décrites se recoupent largement, mais les finalités diffèrent. Les soft skills visent l’efficacité professionnelle, les compétences psychosociales le bien-être psychique et la santé mentale. Le second terme dispose d’un référentiel officiel, le premier non.

Combien y a-t-il de compétences psychosociales ?
Le référentiel de Santé publique France en recense 20, réparties en trois catégories, cognitives, émotionnelles et sociales, et regroupées sous six compétences générales. Un second tome, paru en février 2026, complète le premier.

Les compétences psychosociales, ça s’apprend vraiment ?
Oui, c’est même le sens du mot compétence. Une méta-analyse portant sur 213 programmes scolaires et 270 034 élèves montre des effets mesurables, à condition que les programmes soient structurés, conduits dans la durée et correctement mis en œuvre.

Faut-il dire savoir-être ou compétences psychosociales ?
Le terme savoir-être suggère une manière d’être, proche du trait de personnalité, donc difficilement modifiable. Parler de compétences engage l’idée inverse, celle de capacités qui s’apprennent, se travaillent et se perdent faute de pratique.

Ces compétences concernent-elles seulement les enfants ?
Non. La stratégie nationale française cible les enfants et les jeunes, mais le référentiel et la recherche portent sur tous les âges. Les adultes en développent au travail, en famille et dans leurs engagements, avec les mêmes mécanismes d’apprentissage.

Sources

  1. Santé publique France, Compétences psychosociales, page thématique.
  2. Santé publique France, Les compétences psychosociales : un référentiel opérationnel à destination des professionnels experts et formateurs CPS, tome I, 2022.
  3. Santé publique France, Référentiel opérationnel CPS, tome II, enfants et jeunes, février 2026.
  4. Durlak J. A., Weissberg R. P., Dymnicki A. B., Taylor R. D., Schellinger K. B., The Impact of Enhancing Students’ Social and Emotional Learning: A Meta-Analysis of School-Based Universal Interventions, Child Development, 2011.
  5. OCDE, Social and Emotional Skills for Better Lives, résultats de l’enquête SSES 2023, avril 2024.
  6. Gouvernement français, Stratégie nationale multisectorielle de développement des compétences psychosociales chez les enfants et les jeunes, feuille de route 2023-2027.

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La Fresque des Soft Skills est un atelier créé par la société Compétences du 21ème siècle pour promouvoir le développement des Soft Skills à tout âge de la vie.

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Vous entendez « soft skills » dans les entreprises, « compétences psychosociales » dans les écoles et les rapports de santé publique. Deux vocabulaires, souvent employés comme des synonymes, parfois opposés par ceux qui tiennent à l’un ou à l’autre. Derrière ce flottement de langage, il y a un vrai décalage de définitions, de méthodes et d’exigences de preuve. Voici ce que recouvre chaque terme, ce que la recherche établit réellement, et lequel employer selon votre interlocuteur.

Sommaire

Soft skills et compétences psychosociales, un même objet ?

Les deux termes désignent largement les mêmes capacités humaines, mais ils viennent de mondes différents. « Soft skills » est né du vocabulaire de l’entreprise et du recrutement. « Compétences psychosociales » vient de la santé publique et de la recherche en psychologie. Le premier décrit ce qui rend efficace au travail, le second ce qui protège la santé mentale.

Cette double origine explique presque tout. Quand un DRH parle de soft skills, il pense employabilité, performance collective, capacité à travailler avec les autres. Quand un professionnel de l’éducation parle de compétences psychosociales, il pense développement de l’enfant, prévention, bien-être. Les compétences citées se recoupent largement, la régulation des émotions, la communication, la coopération, la résolution de problèmes. Les finalités, elles, ne se recouvrent pas.

Santé publique France définit les compétences psychosociales comme « un ensemble de compétences psychologiques (cognitives, émotionnelles et sociales) qui permettent de maintenir un état de bien-être psychique » [1]. Aucune mention de performance professionnelle. L’origine du concept remonte aux travaux de l’Organisation mondiale de la santé sur les compétences de vie, dans les années 1990, dans une logique de prévention.

Le terme soft skills, lui, n’a pas de définition institutionnelle stable. Chaque cabinet, chaque école, chaque référentiel d’entreprise propose la sienne. C’est cette absence de socle commun qui rend les discussions confuses, et qui permet à peu près n’importe quel contenu de se présenter comme une formation aux soft skills.

Ce que contient vraiment le référentiel français

La France dispose depuis 2022 d’un référentiel opérationnel des compétences psychosociales, publié par Santé publique France. Il recense 20 compétences spécifiques, organisées en trois catégories, cognitives, émotionnelles et sociales, elles-mêmes regroupées sous six compétences générales. C’est le document de référence des professionnels français.

Les six compétences générales sont réparties deux par catégorie. Côté cognitif, renforcer sa conscience de soi et renforcer sa maîtrise de soi et son accomplissement. Côté émotionnel, renforcer sa conscience des émotions et réguler ses émotions et son stress. Côté social, développer des relations constructives et résoudre des difficultés relationnelles [2].

Le référentiel s’est étoffé. Un second tome est paru en février 2026, consacré à la régulation et à l’accomplissement, quand le premier portait sur la compréhension et l’acceptation [3]. Cette progression en deux temps traduit une idée simple et exigeante. On ne régule pas une émotion qu’on n’a pas d’abord appris à reconnaître.

Comparez maintenant avec la liste de soft skills que vous croisez dans une offre d’emploi ou une plaquette de formation. Vous y trouverez rarement une structure, presque jamais une progression, et souvent un inventaire de qualités sans hiérarchie ni définition. La différence de rigueur saute aux yeux, et elle a des conséquences directes sur ce qu’on peut réellement enseigner et évaluer.

Pourquoi le mot « soft » vous dessert

L’adjectif « soft » suggère quelque chose de secondaire, d’accessoire, de moins sérieux que les compétences techniques dites « hard ». Cette opposition est un accident de vocabulaire, importée de l’anglais, et elle coûte cher. Elle place d’emblée ces compétences en position basse dans les arbitrages de budget et de temps.

Le problème est aussi conceptuel. Qualifier de « molle » une capacité à réguler son stress en situation de conflit, ou à formuler un désaccord sans casser la relation, ne correspond à rien de ce qu’on observe sur le terrain. Ces compétences sont parmi les plus difficiles à acquérir, les plus longues à installer, et les plus visibles quand elles manquent.

Le vocabulaire français a ses propres pièges. « Savoir-être » traîne une ambiguïté gênante, il suggère une manière d’être, presque un trait de caractère, donc quelque chose qu’on possède ou non. Or l’intérêt du mot « compétence » est précisément là. Une compétence s’apprend, se travaille, se perd faute de pratique. Un trait de personnalité, non. J’ai déjà défendu ici l’idée de savoir-devenir plutôt que de savoir-être, pour cette raison exactement.

Employer « compétences psychosociales » n’est donc pas une coquetterie de vocabulaire. Le mot engage une position, celle que ces capacités s’enseignent et se mesurent, et qu’elles méritent le même sérieux méthodologique que le reste.

Ce que la recherche établit, chiffres à l’appui

La preuve la plus solide vient d’une méta-analyse de référence publiée en 2011 dans la revue Child Development. Elle agrège 213 programmes scolaires d’apprentissage social et émotionnel, portant sur 270 034 élèves américains, de la maternelle au lycée. Les élèves qui en ont bénéficié gagnent l’équivalent de 11 points de percentile en résultats scolaires par rapport aux groupes témoins [4].

Ce chiffre mérite d’être bien compris. Il ne dit pas qu’un atelier ponctuel améliore les notes. Il dit que des programmes structurés, conduits dans la durée par les équipes enseignantes elles-mêmes, produisent un effet mesurable sur les apprentissages, en plus de l’effet attendu sur les comportements et les attitudes. Le périmètre est américain et scolaire, il ne se transpose pas mécaniquement à une entreprise française.

Les auteurs pointent un facteur décisif, la qualité de mise en œuvre. Les programmes bien appliqués obtiennent des résultats nettement supérieurs aux autres. Autrement dit, l’effet ne tient pas au contenu seul, il tient à la façon dont on le déploie, à la formation de ceux qui l’animent, à la régularité. C’est un point que les acheteurs de formation sous-estiment systématiquement.

Cette exigence de mise en œuvre explique pourquoi la formation des enseignants aux CPS est le maillon critique de toute politique éducative sur le sujet. Sans elle, le référentiel reste un document.

Une répartition très inégale selon les élèves

L’OCDE a mené la plus vaste enquête internationale sur ces compétences, auprès d’élèves de 10 et 15 ans dans 16 pays et régions, des résultats publiés en avril 2024. Le constat central est double. Ces compétences sont associées à de meilleurs résultats scolaires et à une plus grande satisfaction de vie. Et elles sont très inégalement réparties [5].

L’enquête mesure la persévérance, la responsabilité, la maîtrise de soi, la régulation émotionnelle, l’optimisme, l’assertivité, la sociabilité, la curiosité, la créativité, l’empathie et la confiance. Les écarts observés se creusent selon trois lignes, l’âge, le sexe et le milieu socio-économique. Les élèves de 15 ans déclarent des niveaux inférieurs à ceux de 10 ans sur plusieurs dimensions.

Ce dernier point dérange, et il devrait alimenter davantage les débats sur l’école. Si les compétences sociales et émotionnelles déclarées reculent entre 10 et 15 ans, la question n’est plus seulement de savoir comment les développer, mais aussi ce qui les érode pendant ces cinq années. Le périmètre reste international et les villes participantes très diverses, de Helsinki à Delhi, ce qui invite à la prudence sur la transposition au cas français.

Reste l’enseignement le plus utile pour un décideur. Ces compétences se distribuent comme un capital social, elles suivent les inégalités existantes plutôt qu’elles ne les corrigent spontanément. Un dispositif universel, proposé à tous, a donc un effet redistributif que n’a pas un accompagnement réservé à quelques-uns.

Pourquoi la France s’est engagée jusqu’en 2037

La France a adopté en 2022 une stratégie nationale multisectorielle de développement des compétences psychosociales chez les enfants et les jeunes, avec un horizon fixé à 2037 et une première feuille de route couvrant la période 2023-2027 [6]. Une politique publique sur quinze ans, portée conjointement par la santé, l’éducation, la justice et le travail.

La durée est le signal le plus intéressant. Elle reconnaît implicitement que le développement de ces compétences relève d’un processus long, générationnel, et non d’un plan à trois ans. Elle engage aussi plusieurs ministères, ce qui traduit une lecture transversale du sujet, de l’école à la protection judiciaire de la jeunesse.

Cette stratégie a déjà produit des effets concrets dans les programmes scolaires, notamment avec l’entrée des compétences psychosociales dans le programme d’enseignement moral et civique à la rentrée 2024. Les CPS ont cessé d’être un supplément d’âme porté par des enseignants volontaires pour devenir un contenu inscrit.

Pour une organisation, publique ou privée, cet ancrage institutionnel change la donne. Il fournit un cadre, un vocabulaire commun et des références opposables. Il devient possible de justifier un investissement sur ces compétences autrement que par l’intuition ou la mode managériale du moment.

Quel mot employer, devant qui

La règle pratique tient en trois situations. Devant un public d’entreprise, dites soft skills, c’est le mot qui circule et qui est compris. Devant des professionnels de l’éducation ou de la santé, dites compétences psychosociales, c’est le terme institutionnel et il vous crédibilise. Devant des étudiants, entrez par soft skills et faites le lien.

Ce choix n’est pas une question de confort, il détermine si votre interlocuteur vous range parmi les gens sérieux ou non. Un directeur d’accueil de loisirs qui vous entend parler de soft skills à propos d’enfants de huit ans entendra un vocabulaire d’entreprise plaqué sur son métier. Un DRH à qui vous parlez de compétences psychosociales pensera prévention et santé mentale, pas performance des équipes.

Le pont entre les deux mérite d’être fait explicitement, parce qu’il apporte quelque chose à chacun. Aux professionnels de l’éducation, il montre que ces compétences ont une valeur au-delà de l’école, dans la vie professionnelle de leurs élèves. Aux entreprises, il apporte ce qui manque cruellement au discours sur les soft skills, un référentiel construit, une littérature scientifique et des méthodes évaluées.

Le mot importe moins que ce qu’on met derrière. Mais tant qu’un même atelier peut être vendu comme une formation aux soft skills sans référentiel, sans progression et sans évaluation, la précision du vocabulaire reste le premier filtre disponible pour distinguer le sérieux du reste.

Ce qu’il faut retenir

Soft skills et compétences psychosociales décrivent le même territoire depuis deux points de vue, l’efficacité au travail d’un côté, le bien-être psychique de l’autre. Le second dispose d’un référentiel de 20 compétences, d’une littérature scientifique et d’une politique publique engagée jusqu’en 2037. Le premier dispose d’une notoriété que le second n’aura jamais.

Utiliser les deux, en sachant lequel employer devant qui, vous donne accès à la crédibilité de l’un et à la circulation de l’autre. C’est aussi la meilleure protection contre les offres qui vendent du développement personnel sous une étiquette de compétences.

Caroline Prat

Questions fréquentes

Les soft skills et les compétences psychosociales, c’est pareil ?
Presque. Les compétences décrites se recoupent largement, mais les finalités diffèrent. Les soft skills visent l’efficacité professionnelle, les compétences psychosociales le bien-être psychique et la santé mentale. Le second terme dispose d’un référentiel officiel, le premier non.

Combien y a-t-il de compétences psychosociales ?
Le référentiel de Santé publique France en recense 20, réparties en trois catégories, cognitives, émotionnelles et sociales, et regroupées sous six compétences générales. Un second tome, paru en février 2026, complète le premier.

Les compétences psychosociales, ça s’apprend vraiment ?
Oui, c’est même le sens du mot compétence. Une méta-analyse portant sur 213 programmes scolaires et 270 034 élèves montre des effets mesurables, à condition que les programmes soient structurés, conduits dans la durée et correctement mis en œuvre.

Faut-il dire savoir-être ou compétences psychosociales ?
Le terme savoir-être suggère une manière d’être, proche du trait de personnalité, donc difficilement modifiable. Parler de compétences engage l’idée inverse, celle de capacités qui s’apprennent, se travaillent et se perdent faute de pratique.

Ces compétences concernent-elles seulement les enfants ?
Non. La stratégie nationale française cible les enfants et les jeunes, mais le référentiel et la recherche portent sur tous les âges. Les adultes en développent au travail, en famille et dans leurs engagements, avec les mêmes mécanismes d’apprentissage.

Sources

  1. Santé publique France, Compétences psychosociales, page thématique.
  2. Santé publique France, Les compétences psychosociales : un référentiel opérationnel à destination des professionnels experts et formateurs CPS, tome I, 2022.
  3. Santé publique France, Référentiel opérationnel CPS, tome II, enfants et jeunes, février 2026.
  4. Durlak J. A., Weissberg R. P., Dymnicki A. B., Taylor R. D., Schellinger K. B., The Impact of Enhancing Students’ Social and Emotional Learning: A Meta-Analysis of School-Based Universal Interventions, Child Development, 2011.
  5. OCDE, Social and Emotional Skills for Better Lives, résultats de l’enquête SSES 2023, avril 2024.
  6. Gouvernement français, Stratégie nationale multisectorielle de développement des compétences psychosociales chez les enfants et les jeunes, feuille de route 2023-2027.