Chaque semaine apporte son lot de prédictions sur les métiers que l’intelligence artificielle va faire disparaître. La question intéressante est ailleurs. Quand une machine rédige, synthétise, code et analyse, qu’est-ce qui garde de la valeur ? Les données publiées depuis 2025 par le Forum économique mondial, l’OCDE et les éditeurs d’IA eux-mêmes convergent vers une réponse contre-intuitive : ce sont les compétences les moins techniques qui gagnent le plus de terrain. Voici ce qu’elles recouvrent, ce que les chiffres établissent réellement, et pourquoi les organisations françaises s’y prennent mal.
Sommaire
- Ce que l’IA absorbe, et ce qu’elle laisse
- Ce que disent les chiffres
- Le paradoxe : plus l’IA se diffuse, plus le collectif compte
- Les quatre compétences qui montent vraiment
- Le point aveugle des organisations françaises
- Ces compétences ne s’acquièrent pas en écoutant quelqu’un en parler
- Ce qu’il faut retenir
- Questions fréquentes
- Sources
Ce que l’IA absorbe, et ce qu’elle laisse
Les modèles de langage sont excellents sur un type de tâche très précis : celles dont la consigne est claire, la matière disponible sous forme de texte, et le résultat évaluable rapidement. Rédiger un compte rendu, reformuler une note, produire une première version d’analyse, traduire, coder une fonction. Ce sont des tâches qui occupaient une part réelle du temps de travail des cadres et des professions intermédiaires.
L’Anthropic Economic Index, qui observe des millions d’usages réels, distingue deux régimes : l’automatisation, où la tâche est déléguée entièrement, et l’augmentation, où l’humain et la machine se répondent. Le rapport de juin 2026 fait un constat utile : l’implication humaine reste la plus forte sur les tâches les plus valorisées. Interrogés sur ce que l’IA ne remplace pas, les répondants citent trois choses. Le jugement en contexte. Les compétences relationnelles, construire la confiance, encadrer des personnes. Et l’expertise tacite, celle qui ne se met pas en procédure, particulièrement chez les professionnels ayant plus de quinze ans de métier.
Aucune de ces trois choses n’est une compétence technique. Ce sont des compétences comportementales.
Ce que disent les chiffres
Le rapport Future of Jobs 2025 du Forum économique mondial estime que 39 % des compétences clés du marché du travail auront changé d’ici 2030. Le chiffre est souvent cité pour justifier un investissement massif dans la formation technique. Le détail du classement raconte autre chose.
Parmi les compétences que les entreprises considèrent aujourd’hui comme essentielles, la pensée analytique arrive en tête, citée par 70 % d’entre elles, suivie par la résilience, la flexibilité et l’agilité, à 67 %. Viennent ensuite le leadership et l’influence sociale, la pensée créative, la motivation et la conscience de soi. Sur la liste des dix compétences en plus forte progression d’ici 2030, l’IA et le big data occupent bien la première place, avec la cybersécurité et la littératie technologique. Mais les sept suivantes sont la pensée créative, la résilience, la flexibilité et l’agilité, la curiosité et l’apprentissage tout au long de la vie, le leadership et l’influence sociale, la gestion des talents, la pensée analytique.
Sept sur dix ne s’apprennent pas dans un tutoriel.
Le même rapport propose une projection parlante. Sur cent travailleurs entre 2025 et 2030, quarante et un n’auront pas besoin de formation significative, vingt-neuf devront monter en compétence dans leur poste actuel, dix-neuf devront se reconvertir, et onze auront besoin d’une formation à laquelle ils n’auront pas accès. Ce dernier chiffre est le plus important du rapport, et le moins commenté.
Le paradoxe : plus l’IA se diffuse, plus le collectif compte
Les Perspectives de l’emploi 2026 de l’OCDE apportent l’argument le plus solide, et il n’est pas celui qu’on attend. L’OCDE ne dit pas que les compétences comportementales remplacent les compétences techniques. Elle établit qu’elles sont fortement complémentaires, et surtout qu’elles conditionnent le rendement des secondes.
Concrètement : la corrélation entre le niveau de compétences en calcul et la rémunération est nettement plus forte chez les travailleurs qui disposent d’autonomie dans l’exécution de leurs tâches et qui évoluent dans des environnements collaboratifs. Une coopération accrue au travail est associée à une rémunération supérieure de 6 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. Et l’organisation note explicitement que l’adoption de l’IA exacerbe l’importance des compétences non cognitives.
La lecture est simple. Savoir se servir d’un modèle de langage ne vaut pas grand-chose si vous ne savez pas quoi lui demander, si vous ne pouvez pas juger de la qualité de sa réponse, et si vous n’arrivez pas à faire accepter le résultat par une équipe. La compétence technique produit sa valeur à travers des compétences humaines. Quand l’outil devient accessible à tous, c’est le facteur limitant qui devient le différenciateur.
Les quatre compétences qui montent vraiment
Le jugement en contexte. Un modèle produit une réponse plausible, ce qui n’est pas la même chose qu’une réponse juste. Décider si elle tient demande de connaître le terrain, les contraintes, les précédents, les gens. C’est de l’esprit critique appliqué, et c’est devenu une compétence de production, pas une posture intellectuelle.
La régulation émotionnelle. Travailler dans un environnement dont les outils changent tous les six mois demande de supporter un inconfort permanent. Ce n’est pas de la résilience au sens héroïque du terme. C’est la capacité concrète à ne pas se figer devant ce qu’on ne maîtrise pas encore, et à ne pas déverser cette tension sur les autres.
La coopération et la communication. Les tâches individuelles étant les plus automatisables, ce qui reste se joue davantage entre plusieurs personnes : arbitrer, négocier, donner un feedback utile, faire circuler l’information. C’est précisément ce que l’OCDE mesure quand elle observe l’effet des environnements collaboratifs sur la rémunération.
Apprendre à apprendre. Si 39 % des compétences clés changent en cinq ans, la compétence la plus rentable est celle qui permet d’acquérir les autres. Elle suppose de savoir repérer ce qu’on ne sait pas, demander de l’aide, accepter d’être débutant. Beaucoup d’adultes en poste ont désappris à faire ça.
Ces quatre compétences ne sont pas nouvelles. Elles figurent depuis longtemps dans le référentiel des compétences psychosociales de Santé publique France, bien avant que l’IA générative n’existe. Ce qui a changé, c’est leur valeur relative. Si la distinction entre soft skills et compétences psychosociales vous intéresse, nous l’avons détaillée dans cet article.
Le point aveugle des organisations françaises
Les chiffres français dessinent un décalage net entre l’usage et l’accompagnement. Selon l’enquête Work Reimagined 2025 d’EY, 91 % des salariés français déclarent utiliser l’IA au travail, mais seuls 14 % estiment recevoir une formation suffisante. L’outil s’est diffusé plus vite que la réflexion sur son usage.
Côté compétences comportementales, 43 % des organisations françaises déclarent avoir formé leurs salariés sur les douze derniers mois, et 13 % seulement disposent de méthodes d’évaluation rigoureuses. Autrement dit : quand on forme, on ne sait généralement pas mesurer l’effet. Ce qui alimente le soupçon habituel selon lequel ces sujets relèvent du confort plutôt que de la performance, et justifie qu’on coupe les budgets en premier.
Le résultat est une organisation qui outille massivement sur la technologie et très peu sur ce qui décide de son usage. C’est exactement l’inverse de ce que recommandent les données.
Ces compétences ne s’acquièrent pas en écoutant quelqu’un en parler
C’est la difficulté réelle du sujet, et elle explique une partie des échecs. On n’apprend pas à donner un feedback difficile en assistant à une présentation sur le feedback. On n’apprend pas à réguler ses émotions en lisant la définition de la régulation émotionnelle. Ces compétences se travaillent en situation, à plusieurs, en confrontant ses pratiques à celles des autres et en mettant des mots sur ce qu’on fait déjà sans le nommer.
C’est le pari du format atelier collaboratif. La Fresque des Soft Skills réunit un groupe autour d’un support commun pour explorer ce que recouvrent ces compétences, pourquoi elles se développent, et par quels moyens concrets les intégrer aux pratiques quotidiennes. Le déclencheur est souvent le même dans les retours : les participants découvrent qu’ils appliquent déjà certaines de ces compétences de façon intuitive, et qu’il suffit parfois de les rendre visibles pour pouvoir les renforcer.
Vous pouvez participer à une fresque grand public, organiser un atelier dans votre structure, ou vous former à l’animation.
Ce qu’il faut retenir
- L’IA absorbe les tâches à consigne claire. Ce qui résiste relève du jugement en contexte, du relationnel et de l’expertise tacite.
- Sur les dix compétences en plus forte progression d’ici 2030 selon le Forum économique mondial, sept ne sont pas techniques.
- L’OCDE établit que les compétences comportementales conditionnent le rendement des compétences techniques, et que l’adoption de l’IA renforce cet effet.
- En France, 91 % des salariés utilisent l’IA au travail et 14 % s’estiment correctement formés. Le déficit d’accompagnement porte sur l’usage, pas sur l’outil.
- Ces compétences se développent par l’expérience collective, pas par un apport descendant.
Questions fréquentes
L’IA rend-elle les compétences techniques inutiles ?
Non, et aucune des données citées ne va dans ce sens. L’IA et le big data figurent en tête des compétences en plus forte progression. Le constat de l’OCDE est un constat de complémentarité : les compétences techniques rapportent davantage à ceux qui disposent aussi d’autonomie et de capacités de coopération. Il ne s’agit pas de choisir, mais de cesser de ne travailler qu’une moitié du sujet.
Peut-on vraiment mesurer les soft skills ?
Pas avec la précision d’un test technique, et il faut se méfier des outils qui le promettent. On peut en revanche observer des comportements sur des situations définies, recueillir des perceptions croisées, et suivre des indicateurs indirects comme la qualité du feedback ou le fonctionnement des collectifs. Les 13 % d’organisations françaises dotées de méthodes rigoureuses montrent surtout que le sujet est peu travaillé, pas qu’il est insoluble.
Par quelle compétence commencer dans une équipe ?
Le feedback, dans la plupart des cas. C’est celle qui produit les effets les plus rapidement visibles, elle conditionne l’apprentissage collectif, et elle est presque toujours mal outillée. C’est aussi le point sur lequel les retours d’ateliers sont les plus nets.
Ce sujet concerne-t-il aussi les jeunes et le milieu scolaire ?
Oui, et de façon plus urgente encore. Les élèves d’aujourd’hui entreront sur un marché du travail où l’écart de valeur entre ce qu’une machine produit et ce qu’un humain apporte se sera creusé. Le format junior de la fresque existe pour cette raison.
Sources
- World Economic Forum, Future of Jobs Report 2025, Skills Outlook
- OCDE, Perspectives de l’emploi de l’OCDE 2026, Les compétences au travail
- Anthropic, Anthropic Economic Index report, juin 2026
- EY, enquête Work Reimagined 2025, et baromètre Adecco Analytics, chiffres repris par HelloWork



