Soft skills des enfants : ce que la recherche dit du rôle des parents

Gérer sa colère, se faire des amis, demander de l’aide : les soft skills d’un enfant ne s’apprennent pas seulement à l’école. Elles se construisent à la maison, dans des centaines de petites scènes ordinaires. La recherche décrit précisément comment les parents y contribuent, souvent sans le savoir, et ce qui les aide à le faire. Bonne nouvelle : rien de tout cela n’exige d’être un parent parfait. Voici ce que disent les travaux scientifiques, l’Organisation mondiale de la santé et Santé publique France.

Sommaire

Pourquoi la famille compte autant

Les soft skills d’un enfant se développent partout où il vit : à l’école, au centre de loisirs, au club de sport. Mais la famille est le lieu où il passe ses premières années et qui l’accompagne le plus longtemps. C’est pourquoi la politique publique française vise désormais aussi les parents, et pas seulement les élèves.

Derrière le mot soft skills, la recherche parle de compétences psychosociales, ou CPS. Santé publique France, l’agence nationale de santé publique, les définit comme un ensemble de capacités psychologiques « cognitives, émotionnelles et sociales » qui permettent notamment de « maintenir un état de bien-être psychique » et de « développer des interactions constructives » [1]. Son référentiel en compte neuf générales, réparties en trois catégories, et vingt et une spécifiques [1]. Nous avions détaillé ce vocabulaire dans l’article Soft skills et compétences psychosociales : parle-t-on de la même chose ?

En août 2022, une instruction interministérielle a lancé une stratégie nationale de développement des CPS pour la période 2022-2037. Son ambition : que la génération née en 2037 soit « la première à grandir dans un environnement continu de soutien » à ces compétences [2]. Son deuxième axe vise les professionnels qui travaillent avec les enfants, les jeunes et les familles, pour développer « les CPS des enfants, des jeunes et de leurs parents » [2].

Le mot « continu » est important : une compétence travaillée en classe gagne à être reprise ailleurs, et la maison est le premier de ces ailleurs. Nous l’avions montré à propos de ce que dit la recherche sur le développement des compétences psychosociales : elles se travaillent, dans la durée, et surtout dans la vie réelle.

Trois voies par lesquelles les parents transmettent

La recherche distingue trois façons dont la famille influence la capacité d’un enfant à réguler ses émotions : ce qu’il observe chez ses parents, ce que ses parents font face à ses émotions, et l’ambiance émotionnelle générale du foyer. Ces trois voies agissent en même temps, et souvent sans intention éducative.

Ce modèle, dit « tripartite », a été proposé en 2007 par Amanda Sheffield Morris, psychologue américaine spécialiste du développement de l’enfant, et quatre coauteurs, dans une revue de la littérature publiée par la revue scientifique Social Development [3]. Il porte sur les enfants et les adolescents, et sur une compétence précise, la régulation émotionnelle, l’une des compétences émotionnelles du référentiel de Santé publique France [1].

La première voie est l’observation. Les enfants apprennent à gérer leurs émotions en regardant faire leurs parents, par imitation et par ce que les chercheurs appellent la « référence sociale » : face à une situation incertaine, l’enfant regarde le visage de l’adulte pour savoir comment réagir [3].

La deuxième voie regroupe les pratiques parentales liées aux émotions : la manière dont le parent réagit quand l’enfant pleure, se met en colère ou a peur [3]. C’est sur elle que les programmes de soutien aux parents agissent le plus directement, comme on le verra plus loin.

La troisième voie est le climat émotionnel de la famille. Il se lit, selon les auteurs, dans l’attachement entre parent et enfant, dans le style parental, dans la façon dont la famille exprime ses émotions et dans la relation entre les parents [3].

Les auteurs ajoutent un point qui intéresse directement les soft skills : une grande partie de l’effet de la famille sur l’adaptation de l’enfant passerait justement par sa capacité de régulation émotionnelle [3]. Autrement dit, cette compétence sert de courroie de transmission.

Mettre des mots sur les émotions

Parmi les pratiques parentales, la recherche met en avant le fait d’aider l’enfant à nommer ce qu’il ressent, à reconnaître que cette émotion est légitime, puis à chercher avec lui une solution. Les chercheurs appellent cela le « coaching émotionnel ».

La notion vient des travaux du psychologue américain John Gottman et de ses collègues, que la revue de Morris et al. résume ainsi : ces parents aident l’enfant à étiqueter verbalement ses propres émotions, les valident et l’accompagnent dans la résolution du problème [3].

L’ordre compte. Le coaching émotionnel ne saute pas directement à la solution : il passe d’abord par le mot et par la reconnaissance de ce que l’enfant vit [3]. L’enfant y gagne un vocabulaire pour ce qu’il ressent, et la place d’acteur dans la recherche d’une issue. Dans les deux cas, il s’agit d’une compétence qu’il pourra mobiliser plus tard sans l’adulte.

Ce geste rejoint deux compétences du référentiel de Santé publique France : avoir conscience de ses émotions et les réguler [1]. Il montre aussi pourquoi le travail commence chez l’adulte. Pour nommer l’émotion de l’enfant, le parent doit d’abord tenir la sienne. C’est la thèse que nous développions dans l’article sur le pilier émotionnel des compétences psychosociales, à propos des enseignants. Elle vaut tout autant à la maison.

Précision utile : cet article décrit ce que dit la recherche. Il ne remplace pas l’avis d’un professionnel de santé ou de l’enfance face à une difficulté particulière.

Le climat de la maison

Au-delà des réponses ponctuelles, l’enfant baigne dans une ambiance émotionnelle : la chaleur des échanges, la place laissée aux émotions, la manière dont les adultes se parlent entre eux. Ce climat agit en continu, et il pèse lui aussi sur la régulation émotionnelle de l’enfant [3].

Morris et ses coauteurs font une distinction éclairante entre pratiques parentales et style parental [3]. Les pratiques sont des comportements précis, dans une situation donnée. Le style est une attitude d’ensemble, qui colore toutes les interactions et installe le climat émotionnel du foyer. Les deux agissent ensemble : une bonne réponse ponctuelle s’inscrit toujours dans une ambiance d’ensemble, qui lui donne ou non sa portée.

La relation entre les parents fait partie de ce climat [3]. L’enfant y voit comment des adultes se parlent, gèrent un désaccord et le dépassent. Il y apprend, par l’exemple, ce que le référentiel appelle « résoudre des difficultés » et « communiquer de façon constructive », deux compétences sociales [1].

Cette lecture enlève une pression aux parents : un climat s’installe sur des mois et des années, pas sur une soirée ratée. Aucun parent ne réussit toutes les scènes.

Ce que montrent les programmes de soutien aux parents

Les programmes qui accompagnent les parents ont été très étudiés. En 2022, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en a tiré des lignes directrices : elle recommande fortement de rendre accessibles à tous les parents d’enfants de 2 à 10 ans les programmes dont l’efficacité est prouvée.

Ces lignes directrices couvrent les enfants de 0 à 17 ans [4]. L’OMS y définit les interventions parentales comme des programmes structurés, destinés aux adultes qui élèvent l’enfant et conçus pour améliorer leurs interactions avec lui [4].

La recommandation qui concerne les 2-10 ans s’appuie sur une revue mondiale de 278 essais randomisés, c’est-à-dire des études où les familles sont réparties au hasard entre un groupe qui suit le programme et un groupe qui ne le suit pas [5]. Elle porte sur les programmes fondés sur la théorie de l’apprentissage social, selon laquelle on apprend beaucoup en observant et en imitant. Le niveau de certitude des preuves est jugé modéré, notamment pour la réduction des troubles du comportement des enfants et l’amélioration des compétences parentales positives [4].

Le contenu de ces programmes est instructif. L’OMS cite le jeu guidé par l’enfant, les encouragements, des règles claires à la maison et des alternatives non violentes aux punitions [4]. Elle mentionne aussi des modules sur les propres compétences du parent : réguler ses émotions, résoudre des problèmes, communiquer [4]. Ce sont exactement les compétences psychosociales que l’on souhaite voir se développer chez l’enfant.

Deux constats de l’OMS méritent d’être retenus. Les programmes se déroulent le plus souvent en groupe, ce qui permet aux parents de partager leurs difficultés et leurs solutions [4]. Et ajouter toujours plus de contenus ne rend pas un programme plus efficace [4].

Un exemple français : le programme PSFP 6-11 ans

La France a évalué dans son propre contexte un programme de ce type, le Programme de soutien aux familles et à la parentalité, ou PSFP, pour les enfants de 6 à 11 ans. Selon l’évaluation de Santé publique France, il a réduit les troubles du comportement des enfants et amélioré leur bien-être, avec des effets maintenus à six mois.

Le PSFP est l’adaptation française du Strengthening Families Program, créé aux États-Unis en 1982 [6]. Il a été porté en France par le Comité départemental d’éducation pour la santé des Alpes-Maritimes (CoDES 06), une association de prévention, avec l’appui de Santé publique France [6]. Il vise à renforcer à la fois les compétences des parents, les compétences psychosociales des enfants et la communication entre eux [6].

Le format est exigeant : 14 séances hebdomadaires de deux heures, animées par des professionnels des communes formés pendant cinq jours [6]. Les méthodes sont actives : jeux en groupe, jeux de rôle, débats et activités à refaire à la maison [6].

L’évaluation, menée entre 2017 et 2019 dans une vingtaine de villes françaises, dont deux à La Réunion, a comparé les familles qui suivaient le programme à des familles qui recevaient une information minimale sur la parentalité [7]. Un mois après la fin du programme, les écarts étaient significatifs en faveur du PSFP sur l’hyperactivité des enfants, leurs troubles du comportement, leur bien-être, l’engagement des parents et la santé mentale des parents [7]. Six mois après, les effets se maintenaient sur les troubles du comportement et le bien-être des enfants [7].

L’adhésion des familles a été forte : 97 % des parents interrogés ont déclaré que le programme les avait aidés [6]. En 2023, le PSFP était déployé dans douze régions [6].

« Il suffit de bien informer les parents » : une idée reçue

Beaucoup d’initiatives destinées aux parents se limitent à transmettre de l’information : une conférence, un livret, une liste de conseils. Les données plaident plutôt pour l’entraînement répété, en situation.

L’évaluation du PSFP le montre à sa manière. Le groupe de comparaison n’était pas laissé sans rien : il recevait justement une intervention minimale d’information sur la parentalité [7]. C’est face à cette information que le programme a fait la différence [7]. Savoir qu’il faut nommer les émotions de son enfant ne suffit pas à le faire quand on est soi-même fatigué ou agacé.

L’OMS insiste dans le même sens : les programmes qui fonctionnent misent sur l’acquisition de compétences plutôt que sur la seule transmission d’informations ou le changement d’attitude [4].

Cette idée reçue a un revers que l’on mentionne trop rarement. Si l’information ne suffit pas, un parent qui a lu tous les livres et n’y arrive pas n’a rien raté. Il lui manque simplement ce que les programmes évalués apportent : de la pratique, dans la durée, et souvent en groupe.

Conclusion

Les parents participent au développement des soft skills de leurs enfants qu’ils le veuillent ou non : par ce qu’ils montrent, par leur manière de répondre aux émotions et par le climat de la maison. La recherche ne leur demande pas la perfection. Elle constate que ces compétences parentales s’entraînent, comme celles des enfants, et que l’accompagnement en groupe donne des résultats mesurables, y compris en France. La stratégie nationale 2022-2037 en tire la conséquence : les compétences psychosociales des enfants se développent aussi par celles des adultes qui les entourent.

Caroline Prat

FAQ

À quel âge commencer à développer les soft skills d’un enfant ?

Dès la petite enfance. L’OMS recommande de soutenir les parents dès les trois premières années, puis propose des programmes adaptés à chaque âge jusqu’à 17 ans. Les compétences évoluent, mais il n’existe pas d’âge où il serait trop tard.

Le PSFP est-il accessible partout en France ?

Non. En 2023, il était déployé dans douze régions. Comme il est animé par des professionnels formés au sein des communes, la mairie est un bon point de départ pour savoir s’il existe près de chez vous.

Les soft skills d’un enfant sont-elles fixées par son caractère ?

Non. La recherche montre que les compétences psychosociales se développent tout au long de la vie, à condition d’être pratiquées régulièrement, dans un environnement qui les encourage.

Sources

  1. Lamboy B., Santé publique France, Les compétences psychosociales : définition et classification, janvier 2022 (France).
  2. Santé mentale, Les nouvelles générations seront formées aux compétences psychosociales, septembre 2022, sur l’instruction interministérielle n° 2022/131 du 19 août 2022 (France).
  3. Morris A. S., Silk J. S., Steinberg L., Myers S. S., Robinson L. R., The role of the family context in the development of emotion regulation, Social Development, 16(2), 361-388, 2007.
  4. Organisation mondiale de la santé, WHO guidelines on parenting interventions to prevent maltreatment and enhance parent–child relationships with children aged 0–17 years, Genève, 2022 (monde).
  5. Organisation mondiale de la santé, WHO guidelines on parenting interventions, Web Annex : GRADE evidence profiles and evidence-to-decision tables, 2022 (monde).
  6. Santé publique France, Programme de soutien aux familles et à la parentalité 6-11 ans : des effets positifs sur le bien-être de l’enfant, juillet 2023 (France).
  7. Lasbeur L., Pelat C., Santé publique France, Évaluation de l’efficacité du programme de soutien aux familles et à la parentalité 6-11 ans, en comparaison à une intervention minimale de parentalité, juillet 2023 (France).

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