C’est le pilier dont tout le monde parle et que personne ne sait vraiment enseigner. Développer des relations constructives entre élèves ne se fait pas en expliquant ce qu’est une relation constructive. Depuis la généralisation des séances d’empathie à l’école en septembre 2024, la France dispose pourtant de données de terrain rarement disponibles sur ce sujet, et elles disent quelque chose de précis. Le facteur qui distingue les écoles où le climat change de celles où rien ne bouge n’est pas le contenu des séances. C’est leur fréquence. Voici ce que recouvre ce pilier, ce que les chiffres établissent, et ce que cela implique concrètement pour votre rentrée.
Sommaire
- Ce que recouvre exactement « développer des relations constructives »
- Pourquoi c’est le pilier le plus difficile à travailler en classe
- Ce qu’a montré l’expérimentation française des séances d’empathie
- Le vrai résultat : la fréquence pèse plus que le contenu
- Ce que confirme la recherche internationale
- Trois leviers concrets pour la rentrée
- Ce qu’il faut retenir
- Questions fréquentes
- Sources
Ce que recouvre exactement « développer des relations constructives »
Le référentiel de Santé publique France organise les compétences psychosociales en trois familles : cognitives, émotionnelles et sociales. Neuf compétences générales, vingt-et-une compétences spécifiques. La famille sociale en contient trois : communiquer de façon constructive, développer des relations constructives, résoudre des difficultés.
« Développer des relations constructives » se décompose en deux compétences précises. Développer des liens sociaux, c’est-à-dire entrer en relation, entretenir des amitiés, s’intégrer à un groupe. Et adopter des comportements prosociaux, c’est-à-dire aider, partager, coopérer, défendre quelqu’un sans y être contraint.
La distinction avec les deux autres compétences sociales compte. Communiquer de façon constructive relève de l’écoute empathique et de la formulation. Résoudre des difficultés couvre l’assertivité, le refus et la gestion de conflit. Développer des relations constructives, c’est ce qui se joue en amont : la capacité à créer et maintenir un lien, avant même qu’il y ait quelque chose à dire ou un désaccord à traiter. C’est souvent le pilier le moins explicitement travaillé, parce qu’il paraît relever du tempérament plutôt que de l’apprentissage.
Pourquoi c’est le pilier le plus difficile à travailler en classe
Trois raisons, qui se cumulent.
Il ne se démontre pas. On peut expliquer la démarche de résolution d’un conflit au tableau. On ne peut pas expliquer comment on devient l’ami de quelqu’un. La compétence n’existe que dans son exercice, et elle a besoin d’un contexte réel pour s’exercer.
Le groupe classe est imposé. Les élèves n’ont pas choisi de se trouver ensemble. Les hiérarchies sociales s’installent vite, souvent dès les premières semaines, et se figent. Un élève isolé en octobre a de fortes chances de l’être encore en juin si personne n’intervient sur la structure du groupe.
L’adulte est le premier support d’apprentissage. Les élèves observent bien plus la manière dont vous traitez un collègue, un parent difficile ou un élève qui vous agace que le contenu de vos séances. C’est un point exigeant, et le bilan ministériel le confirme : 64 % des académies rapportent que les enseignants ont développé une posture plus empathique et plus modélisante au cours de l’expérimentation. Le dispositif transforme d’abord les adultes.
Ce qu’a montré l’expérimentation française des séances d’empathie
Entre janvier et juin 2024, 467 écoles réparties dans 20 académies ont expérimenté des séances d’empathie, touchant 10 842 élèves de la petite section au CM2. Le bilan publié par le ministère avant la généralisation de septembre 2024 donne des résultats déclaratifs, mais convergents.
- 47 % des écoles ont constaté une diminution du nombre de situations de violence.
- 79 % des académies décrivent un climat plus serein et plus apaisé.
- 64 % notent une diminution des conflits quotidiens.
- 57 % décrivent des relations entre élèves plus constructives et plus respectueuses.
Deux réserves honnêtes avant d’aller plus loin. Ces chiffres reposent sur des remontées déclaratives d’équipes, pas sur un protocole contrôlé avec groupe témoin. Et quatre mois d’expérimentation, c’est court pour un objet qui se joue sur des années. Ils indiquent une direction, ils ne démontrent pas une causalité.
Le vrai résultat : la fréquence pèse plus que le contenu
Le chiffre le plus intéressant du bilan est celui dont on parle le moins. Les écoles ayant tenu au moins deux séances par semaine rapportent toutes une diminution des situations de harcèlement. Celles ayant tenu une séance par mois sont 39 % dans ce cas.
L’écart est considérable, et il porte sur la même activité. Le sous-groupe à haute fréquence est petit, et les écoles qui parviennent à tenir deux séances hebdomadaires sont probablement aussi celles où l’équipe est la plus mobilisée, ce qui joue sûrement. Mais l’ordre de grandeur reste difficile à ignorer.
Il y a une logique à cela. Une relation constructive n’est pas une notion à acquérir une fois. C’est une habitude qui se construit par répétition, comme la lecture ou le calcul mental. Une séance mensuelle produit un souvenir agréable. Une pratique bi-hebdomadaire produit une norme de groupe. Ce n’est pas le même objet.
La conséquence pratique est inconfortable mais claire : mieux vaut dix minutes deux fois par semaine qu’une heure une fois par mois. Le principal obstacle identifié par les équipes est d’ailleurs l’intégration dans un emploi du temps déjà chargé. Un format court et fréquent le contourne mieux qu’un format long et rare.
Ce que confirme la recherche internationale
La méta-analyse de référence sur le sujet est celle de Cipriano et ses collègues, publiée dans Child Development en 2023. Elle agrège 424 études expérimentales, plus d’un demi-million d’élèves, dans plus de 50 pays et sur plus de 250 programmes distincts. Les effets portent sur les compétences elles-mêmes, les résultats scolaires, l’assiduité, l’engagement, et la santé mentale, avec une réduction de l’anxiété, du stress et des idées suicidaires.
Le résultat le plus utile pour notre sujet : l’effet le plus important porte sur le sentiment de sécurité et d’inclusion des élèves dans leur école. Autrement dit, c’est précisément sur la qualité du lien social que ces programmes agissent le plus fort. Les auteurs identifient aussi ce qui fait la différence entre un programme qui marche et un autre : la qualité de mise en œuvre, l’approche multi-composantes, et le fait que ce soit l’enseignant de la classe qui anime, pas un intervenant extérieur.
Du côté français, la synthèse de Santé publique France documente des effets convergents sur la violence : une baisse de 15 % des comportements violents toutes classes d’âge confondues, et de 29 % chez les élèves du secondaire.
Trois leviers concrets pour la rentrée
Ritualiser court plutôt que programmer long. Un temps de dix minutes inscrit à l’emploi du temps deux fois par semaine tiendra toute l’année. Une séance d’une heure mensuelle sautera à la première contrainte. Le choix se fait maintenant, pas en novembre.
Nommer les comportements prosociaux au lieu de sanctionner leur absence. Le référentiel range explicitement l’entraide, le partage et la coopération dans les compétences à développer. Une compétence se travaille en étant rendue visible et valorisée quand elle apparaît. La plupart des dispositifs de vie scolaire font l’inverse : ils rendent visible ce qui dysfonctionne.
Regarder la structure du groupe, pas seulement les incidents. Qui joue avec qui, qui n’est jamais choisi, quels binômes se forment spontanément. Un élève sans lien n’est pas un élève sans problème, c’est un élève dont le problème ne fait pas de bruit. Les données de la DEPP recueillies en novembre 2025 le rappellent : 3 % des écoliers, 4 % des collégiens et 2 % des lycéens se déclarent en situation de harcèlement, mais 13 % des écoliers, 6 % des collégiens et 5 % des lycéens relèvent de situations intermédiaires dites « à surveiller ». C’est cette zone-là qui se travaille en amont, et c’est exactement le terrain de ce pilier.
Si vous souhaitez travailler ces compétences avec votre équipe plutôt que seul dans votre classe, la Fresque des Soft Skills existe en format grand public, en atelier au sein de votre établissement, et en formation à l’animation pour les enseignants qui veulent la déployer eux-mêmes.
Ce qu’il faut retenir
- « Développer des relations constructives » recouvre deux choses précises : créer et entretenir des liens sociaux, et adopter des comportements prosociaux.
- Sur l’expérimentation française des séances d’empathie, les écoles à deux séances hebdomadaires rapportent toutes une baisse du harcèlement, contre 39 % de celles à une séance mensuelle.
- La méta-analyse Cipriano 2023, sur 424 études et plus de 50 pays, situe l’effet le plus fort des programmes sur le sentiment de sécurité et d’inclusion des élèves.
- L’animation par l’enseignant de la classe produit de meilleurs résultats que l’intervention extérieure.
- La zone « à surveiller » de la DEPP, quatre fois plus large que le harcèlement avéré à l’école élémentaire, est le terrain naturel de ce pilier.
Questions fréquentes
Faut-il une formation pour animer ces temps en classe ?
Pas obligatoirement, et les textes n’en imposent pas. Mais la méta-analyse Cipriano montre que la qualité de mise en œuvre est un modérateur majeur des effets : un programme mal appliqué produit peu. Se former sert moins à connaître le contenu qu’à tenir la posture, qui est la vraie difficulté.
À partir de quel âge ce travail est-il pertinent ?
Dès la maternelle, l’expérimentation ayant couvert de la petite section au CM2. Les équipes signalent toutefois une mise en œuvre plus complexe avec les plus jeunes, où le support et la durée doivent être adaptés.
Comment articuler ce pilier avec la lutte contre le harcèlement ?
Les deux ne se substituent pas. Un dispositif de traitement du harcèlement intervient quand la situation est constituée. Le travail sur les relations constructives agit sur ce qui la rend possible : l’isolement, l’absence de témoins qui interviennent, la faiblesse des normes prosociales dans le groupe. C’est de la prévention primaire, avec les délais que cela suppose.
Et si l’équipe n’est pas embarquée ?
Une classe seule produit des effets réels sur ses élèves, mais le climat d’établissement se joue au niveau collectif. Commencer seul est utile, s’en tenir là limite fortement le résultat. C’est souvent là qu’un temps de travail commun entre adultes est le plus rentable, avant même de parler des élèves.
Sources
- Santé publique France, Les compétences psychosociales : un référentiel pour un déploiement auprès des enfants et des jeunes
- Ministère de l’Éducation nationale, Bilan de l’expérimentation des cours d’empathie à l’École
- Cipriano, C. et al. (2023), The state of evidence for social and emotional learning: a contemporary meta-analysis of universal school-based SEL interventions, Child Development, 94(5)
- DEPP, Résultats de la grille d’auto-évaluation des élèves, novembre 2025
- Éduscol, Développer les compétences psychosociales chez les élèves
Pour aller plus loin : soft skills et compétences psychosociales, parle-t-on de la même chose ? et c’est quoi un bon feedback ?, qui traite la communication constructive entre adultes.



