La France s’est engagée à ce que quatre millions d’enfants aient bénéficié d’interventions pluriannuelles de développement des compétences psychosociales d’ici 2037. L’engagement est écrit, chiffré, signé par huit ministères. Il suppose de toucher les enfants là où ils sont, et après la classe, ils sont très souvent ailleurs qu’en classe. Les compétences psychosociales en périscolaire et dans les accueils de loisirs sont nommées dans les textes, rarement outillées dans les mesures. Voici ce que disent exactement les documents.
Sommaire
- Ce que la France s’est engagée à faire d’ici 2037
- Après la classe, les enfants sont ailleurs
- Ce que les textes prévoient pour ce temps-là
- Le hors temps scolaire n’est pas un supplément
- Le seul endroit où l’on mesure quelque chose
- Ce qu’une structure peut faire sans attendre
- Ce que cela demande à une collectivité
Ce que la France s’est engagée à faire d’ici 2037
L’objectif est rarement rappelé, il est pourtant écrit noir sur blanc : d’ici 2037, au moins la moitié des enfants de 3 à 12 ans, soit quatre millions d’enfants, doivent avoir bénéficié d’interventions pluriannuelles de développement des compétences psychosociales. La cible figure dans une instruction interministérielle signée par huit ministères [1].
Il s’agit de l’instruction du 19 août 2022 portant la stratégie nationale multisectorielle de développement des compétences psychosociales chez les enfants et les jeunes 2022-2037. Elle engage les ministères de la santé, de l’éducation nationale et de la jeunesse, des solidarités, du travail, de la justice, des sports, de l’agriculture et de l’enseignement supérieur [1].
Les autres cibles sont du même ordre : au moins 30 % des jeunes de 13 à 18 ans, soit un million et demi de jeunes, une amélioration de 10 % des indicateurs de santé mentale des enfants et des jeunes, et au moins 92 % des jeunes de 15 ans déclarant ne pas avoir fumé de cigarette dans les trente derniers jours [1]. La feuille de route ministérielle formule l’ambition autrement : que la génération 2037 soit la première à grandir dans un environnement continu [2]. Le mot « continu » est celui qui engage le plus, et c’est celui qui pose le plus de difficultés.
Après la classe, les enfants sont ailleurs
Un enfant scolarisé passe une partie considérable de son temps hors de la classe, et une partie de ce temps est encadrée. Les accueils collectifs de mineurs déclarés offrent jusqu’à 1,8 million de places le soir après la classe en périscolaire, et jusqu’à 1,2 million pendant les congés de juillet [3].
Ces chiffres proviennent de la base réglementaire de la direction de la jeunesse, de l’éducation populaire et de la vie associative, exploitée par l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire, pour l’année scolaire 2022-2023. Ils portent sur les accueils déclarés, en France, et comptent des places offertes plutôt que des enfants distincts [3].
Sur la même période, les séjours avec hébergement, colonies et centres de vacances, ont enregistré 1,33 million de départs d’enfants et d’adolescents, après une chute historique liée à la crise sanitaire, avec 670 000 départs seulement en 2019-2020 [3].
Autrement dit, il existe en France un second réseau éducatif, encadré, déclaré, qui touche chaque semaine des millions d’enfants, avec ses propres professionnels et ses propres qualifications. Toute stratégie qui vise un environnement continu passe nécessairement par lui. S’en tenir au temps de classe revient à ne travailler qu’une fraction des heures pendant lesquelles un enfant est en collectif encadré, et à laisser de côté celles où il choisit ses activités et ses camarades, c’est-à-dire précisément celles où ces compétences se jouent.
Ce que les textes prévoient pour ce temps-là
Les textes nomment ce temps, et ils le nomment clairement. L’instruction de 2022 demande la construction d’un plan territorial pluriannuel de développement des compétences psychosociales impliquant tous les milieux, en citant explicitement le scolaire, le périscolaire, l’extrascolaire et les loisirs. Elle liste parmi les acteurs à réunir les services jeunesse, les centres de loisirs et les centres de vacances [1].
La feuille de route ministérielle va dans le même sens : le développement de ces compétences est présenté comme optimal si l’enfant les expérimente dès son plus jeune âge et dans tous ses milieux de vie, scolaire, périscolaire, extrascolaire et familial [2].
La suite est plus inégale. Les mesures détaillées de la feuille de route portent principalement sur le secteur scolaire. Le périscolaire, l’extrascolaire et la formation des animateurs y sont cités comme milieux nécessaires, sans mesures propres ni échéances chiffrées [2]. Le rapport conjoint de l’Inspection générale des affaires sociales et de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche remis en juillet 2025 note pour sa part que le ministère chargé de la jeunesse encourage les structures d’accueil collectif de mineurs, en temps périscolaire ou extrascolaire, à former leurs salariés et particulièrement leurs animateurs aux enjeux de santé mentale [4]. Encourager n’est pas outiller, et l’écart entre les deux est exactement le sujet de cet article.
Le hors temps scolaire n’est pas un supplément
Ce que ce temps apporte n’est pas de la surface en plus, c’est de la répétition. Santé publique France retient qu’il faut un minimum de 8 à 10 séances pour obtenir des effets à court terme, et plus de 20 heures par an étalées sur plusieurs années pour des effets durables [5]. Peu d’emplois du temps scolaires dégagent cette place seuls.
Le même rapport précise que les temps d’apprentissage formels doivent être complétés par des pratiques informelles répétées, et il cite parmi elles les temps périscolaires et extrascolaires, au même titre que les heures de vie de classe, les récréations et le domicile [5]. Nous avons détaillé ailleurs ce que la recherche établit sur la dose nécessaire et sur le transfert dans le quotidien.
Un accueil de loisirs présente d’ailleurs des caractéristiques que l’école a rarement : des groupes plus petits, des activités choisies, du temps libre, des conflits réels à régler entre pairs, et des adultes qui voient les mêmes enfants plusieurs heures d’affilée. C’est un terrain d’entraînement, à condition que ce qui s’y passe soit intentionnel plutôt que laissé au hasard des personnalités. Le pilier social du référentiel se travaille d’ailleurs difficilement ailleurs que dans des situations réelles, comme le montrent les données sur le développement de relations constructives entre jeunes.
Le seul endroit où l’on mesure quelque chose
Il existe peu de données publiques sur le déploiement réel de cette stratégie. Les cités éducatives font exception, parce qu’elles font l’objet de revues de projet annuelles. Le rapport conjoint des deux inspections, remis en juillet 2025, porte sur ce dispositif, qui comptait 209 cités labellisées fin 2024, couvrant 409 quartiers prioritaires et 2,6 millions d’habitants [4].
Une cité éducative est une alliance locale entre les services de l’État, l’éducation nationale et la commune, destinée à intensifier la prise en charge éducative des enfants et des jeunes de 0 à 25 ans pendant, autour et en dehors du cadre scolaire. C’est donc le lieu où l’articulation entre temps scolaire et hors temps scolaire est censée s’organiser [4].
La progression est réelle. Le rapport relève un passage de 6 cités éducatives déclarant des actions de développement des compétences psychosociales en 2022 à 54 en 2024, pour 74 actions et un budget cumulé de 550 000 euros [4]. Rapporté aux 209 cités, cela représente environ une cité sur quatre, et une dizaine de milliers d’euros par cité concernée.
Le rapport pointe aussi une coordination fragile. L’agence régionale de santé n’est déclarée dans la gouvernance que de 8 % des cités éducatives en 2024, et le financement moyen apporté par les agences aux cités qu’elles financent s’établit à 29 000 euros [4]. Les inspections précisent que ces données déclaratives sont d’une fiabilité relative, ce qui invite à les lire comme un ordre de grandeur.
Ce qu’une structure peut faire sans attendre
Le ministère chargé de la jeunesse a publié un document de vulgarisation destiné aux administrations territoriales et aux professionnels en contact avec les enfants et les jeunes. Il ramène le sujet à six facteurs, et aucun ne suppose un budget ni un programme labellisé [6].
Le premier surprend souvent : les adultes développent d’abord leurs propres compétences psychosociales. Viennent ensuite l’intégration des activités en routine dans la vie quotidienne, une pédagogie active, expérientielle et positive, un objectif d’apprentissage explicite, des activités formelles de qualité, et l’inscription dans un projet collectif comportant formation et accompagnement [6]. Nous avons développé ailleurs pourquoi commencer par les adultes plutôt que par les enfants change les résultats.
Deux de ces six facteurs méritent l’attention d’un directeur de structure, parce qu’ils distinguent une intention d’une pratique. L’objectif d’apprentissage explicite signifie qu’une activité coopérative n’est pas automatiquement une activité de développement des compétences : il faut avoir dit, en équipe, quelle compétence est visée et à quoi l’on verra qu’elle progresse. Le projet collectif signifie que la démarche est écrite quelque part, dans le projet pédagogique, et ne repose pas sur l’animateur le plus motivé de l’équipe.
Des ressources gratuites existent pour outiller cela. Le Cartable des compétences psychosociales, produit par l’Ireps Pays de la Loire, rassemble des repères théoriques et des activités destinés aux professionnels de différents lieux de vie, et pas seulement de l’école [7].
Ce que cela demande à une collectivité
La responsabilité de l’articulation est confiée au niveau territorial. L’instruction de 2022 prévoit un comité territorial qui réunit les acteurs concernés, dont les services jeunesse, les centres de loisirs et les centres de vacances, et qui élabore le plan territorial pluriannuel couvrant l’ensemble des milieux de vie [1].
Les partenaires cités par la feuille de route sont les municipalités, les communautés de communes et les intercommunalités pertinentes, et elle désigne les projets éducatifs territoriaux comme un espace possible pour porter la démarche [2]. Une commune qui dispose déjà d’un projet éducatif territorial n’a donc pas à créer un dispositif de plus, elle a un cadre existant dans lequel inscrire un objectif.
Reste que le travail demandé est un travail de coordination, entre une école, un service enfance-jeunesse, des associations et parfois une agence régionale de santé. C’est précisément ce que le rapport des deux inspections identifie comme le maillon faible, et ce n’est pas une question de bonne volonté des professionnels de terrain. C’est une question de qui tient la table et sur quelle durée. Une collectivité qui veut avancer a donc trois décisions concrètes à prendre avant toute question de contenu : qui coordonne, sur quel calendrier pluriannuel, et comment les équipes d’animation sont formées et remplacées pendant ce temps de formation.
Conclusion
La stratégie nationale a fixé une cible chiffrée à quinze ans et nommé tous les milieux de vie de l’enfant. Sur le temps périscolaire et les accueils de loisirs, elle a pour l’instant produit des intentions plutôt que des mesures. Les structures qui n’attendent pas ont un avantage : les six facteurs de qualité ne coûtent rien à décider, ils coûtent du temps d’équipe. Et c’est le temps d’équipe qui manque le plus.
Caroline Prat
FAQ
Qu’est-ce que la stratégie nationale 2022-2037 sur les compétences psychosociales ?
Une instruction interministérielle du 19 août 2022, signée par huit ministères, qui fixe des cibles à quinze ans : au moins 50 % des enfants de 3 à 12 ans et 30 % des jeunes de 13 à 18 ans ayant bénéficié d’interventions pluriannuelles d’ici 2037.
Le périscolaire est-il concerné par cette stratégie ?
Oui. L’instruction demande un plan territorial pluriannuel couvrant le scolaire, le périscolaire, l’extrascolaire et les loisirs, et cite les centres de loisirs parmi les acteurs à réunir. Les mesures détaillées de la feuille de route portent en revanche surtout sur l’école.
Faut-il un programme labellisé pour s’y mettre dans un accueil de loisirs ?
Le document de vulgarisation du ministère chargé de la jeunesse retient six facteurs de qualité, dont aucun n’exige un programme acheté : des adultes qui développent d’abord leurs propres compétences, une intégration en routine, une pédagogie active, un objectif explicite, des activités de qualité et un projet collectif.
Combien d’heures faut-il pour que cela produise quelque chose ?
Santé publique France retient un minimum de 8 à 10 séances pour des effets à court terme et plus de 20 heures par an, sur plusieurs années, pour des effets durables. C’est un argument fort pour répartir la charge entre temps scolaire et hors temps scolaire.
Qui pilote au niveau local ?
L’instruction confie cette responsabilité à un comité territorial réunissant les services de l’État, les collectivités et les acteurs de terrain. La feuille de route désigne les projets éducatifs territoriaux comme un cadre possible pour porter la démarche.
Sources
- Instruction interministérielle n° DGS/SP4/DGCS/DGESCO/DJEPVA/DS/DGEFP/DPJJ/DGESIP/DGER/2022/131 du 19 août 2022 relative à la stratégie nationale multisectorielle de développement des compétences psychosociales chez les enfants et les jeunes 2022-2037, texte intégral (France).
- Ministère de l’Éducation nationale, Feuille de route pour la mise en œuvre de la stratégie nationale de développement des compétences psychosociales, Éduscol (France).
- INJEP, Accueils collectifs de mineurs, 2022-2023, d’après la base réglementaire de la DJEPVA (France) : places offertes en accueils déclarés, année scolaire 2022-2023.
- IGAS et IGÉSR, La santé mentale dans les cités éducatives, rapport remis en juillet 2025 (France) : 209 cités éducatives fin 2024, données déclaratives issues des revues de projet.
- Santé publique France, Les compétences psychosociales : état des connaissances scientifiques et théoriques, février 2022 (France).
- Ministère chargé de la jeunesse, Les compétences psychosociales, l’essentiel à savoir (France) : document destiné aux administrations territoriales et aux professionnels au contact des enfants et des jeunes.
- Ireps Pays de la Loire, Le Cartable des compétences psychosociales (France) : repères théoriques et activités pour les professionnels de différents lieux de vie.


